Christelle Pépin

Retrouvez la version en LSF du portrait au bas de cette page

Énergie. Par quel autre mot débuter le portrait de Christelle Pépin, tant il semble lui coller à la peau ? On l’entend dans la bouche de ses collègues interprètes en langue des signes, on le lit jusque dans la signature de ses mails : « Plein d’énergie pour la suite ». Et cette énergie, on ne peut que la constater au fil de la conversation.

Née en Alsace, près de Mulhouse, Christelle grandit dans une famille sourde : parents, frère, sœur, elle-même. Son père est français et sa mère allemande. Très tôt, elle communique donc via les deux langues des signes, la française et l’allemande — un peu plus la seconde, d’ailleurs : « Tous les soirs, ma mère me racontait des histoires en langue des signes allemande », se souvient-elle.

« À l’âge de 3 ans, je suis rentrée en maternelle à côté de chez moi. Mais ça ne se passait pas bien du tout, tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’environnement en langue des signes. Donc c’était très angoissant. Du coup, à 5 ans et demi, je suis allée à l’institut pour déficients sensoriels dans la ville d’Illzach, directement en CP. »

Christelle était déjà signante et autonome, mais cela ne suffit pas : « Mon environnement familial était essentiellement en langue des signes. Or, dans les années 80, on prônait une éducation oraliste. Donc on m’a plutôt incitée à aller à l’internat, à 20 km de chez moi, pour justement que je puisse être dans un environnement plus “entendant”, plus oraliste. »

Les débuts sont rudes : les histoires du soir de sa mère lui manquent. Et les éducateurs ne pratiquent pas la langue des signes. « On était quatre dans une sorte de petit dortoir. Les autres s’endormaient facilement, et moi j’avais du mal à trouver le sommeil. Je me demandais pourquoi j’étais différente. »

Mais l’internat élargit aussi son horizon : enfants sourds, aveugles, profils variés… « Ça m’a donné une ouverture sociale, une appétence pour pouvoir rencontrer les autres. Et ça m’a permis de grandir, de développer mes habiletés sociales et justement de pouvoir être à l’écoute des autres. »

Au final, pour elle, l’expérience s’avère plutôt positive.

Très tôt, son goût pour la transmission se manifeste. « Au collège, les professeurs avaient une pratique très rudimentaire de la langue des signes. J’avais une copine qui allait régulièrement faire une heure en orthophonie. Quand elle revenait, le professeur voulait lui réexpliquer ce qu’elle avait manqué. Et moi, je disais : “laissez tomber, je vais le faire”. J’expliquais les choses en cinq minutes, alors que le professeur avait mis quarante-cinq minutes pour nous les faire comprendre. Et donc on m’a dit : “pourquoi tu ne serais pas professeure ?” J’ai alors pensé : “pourquoi pas ? ” »

À 15 ans, direction le lycée Joffre à Montpellier, rattaché au CESDA (Centre d’Éducation Spécialisée pour Déficients Auditifs), un lycée d’entendants dans lequel il y a des classes de sourds, où elle, qui adore les sciences, passe un bac S.

Elle vise ensuite un master, pour pouvoir enseigner les sciences, et part étudier à Chambéry. Mais là, tout se complique. L’université n’est pas prête à accueillir une étudiante sourde. Interprètes insuffisants, sorties pédagogiques sans accessibilité… Les notes s’effondrent. « Je suis passée de 17 de moyenne au lycée à 4 ou 6 à l’université. »

« On était en 2002, il n’y avait pas encore la loi de 2005 sur l’égalité des chances, rappelle-t-elle. Il faut voir ça aussi. Pour moi, le droit à l’enseignement est important et c’est ce pour quoi j’ai milité. »

Alors Christelle se bat, interpelle les enseignants : « À l’université de Paris-Orsay, où je suis allée ensuite, on m’a répondu : “Tu as choisi l’intégration, je ne peux rien faire de plus.” »

Un choc. Ce jour-là, elle rentre chez elle, abattue. Puis ressort prendre l’air… et rencontre par hasard celui qui deviendra son compagnon.

Avec lui, elle quitte Paris et rentre à Mulhouse, où elle devient finalement professeure de langue des signes française. Cela dure dix ans. Ils ont trois enfants. Mais elle, que la routine ennuie, multiplie les activités : guide pour le château du Haut-Koenigsbourg, élue pendant deux ans à la mairie de Mulhouse, trésorière d’une association pour sourds.

Mère au foyer, très peu pour elle. L’évocation de cette époque lui rappelle d’ailleurs un souvenir marquant :

« J’assurais une visite guidée au musée Electropolis. Un journaliste de presse écrite était présent afin de faire un sujet sur les solutions d’accessibilité mises en place par le musée. À un moment de mon exposé, j’abordais la thématique de la conductivité des matériaux : le bois, le métal, l’or, etc. Le journaliste n’a pas trouvé mieux pour illustrer son article que de mettre une photo de moi de profil, au moment où je formais avec ma main le O du signe [or] devant mon visage, la bouche ouverte, donnant ainsi l’impression que je mimais une fellation. Je n’avais même pas été consultée pour valider la photographie. J’ai été décontenancée en découvrant l’article. Aujourd’hui, je préfère en rire. »

L’envie de revenir à Paris lui trotte quand même dans la tête. Elle y revient en juin 2017. Elle a aussi envie de changer de métier et pense devenir traductrice.

« Cela cadrait bien avec mon histoire. Ma mère pratiquait la langue des signes allemande. À l’internat, il y avait pas mal d’enfants étrangers qui pratiquaient des langues complètement différentes. »

Elle obtient son diplôme à Paris VIII en 2022 et travaille désormais comme traductrice. C’est à ce titre qu’elle collabore avec l’agence i LSF : elle traduit des vidéos du français vers la LSF pour divers clients, dont des ministères.

Elle n’a pas totalement délaissé le professorat, puisqu’elle enseigne une fois par semaine à l’ESIT – Paris Sorbonne Nouvelle, auprès d’étudiants interprètes.

Elle interprète aussi pour un étudiant sourd et aveugle. Pour cela, Christelle utilise la langue des signes protactile, une langue tactile créée par et pour les personnes sourdaveugles, où le toucher sur tout le corps est le canal central de communication.

Et puis il y a le chansigne, qui lui tient particulièrement à cœur. Une passion qui prend racine dans l’enfance, lorsque sa mère lui montrait des dessins animés et des comédies musicales, en réaction aux éducateurs qui estimaient que Christelle baignait dans un « environnement trop silencieux ».

« Au fur et à mesure, je me suis moins intéressée aux dessins animés et davantage aux comédies musicales, comme “Chantons sous la pluie” ou “Mary Poppins”. Si on prend Mary Poppins, les passages où ils dansent sur les toits, les expressions du visage, les mouvements du corps… c’est quelque chose qui m’a passionnée. Et pour moi, ça représentait Paris, la capitale. »

Ainsi, depuis plus de quatre ans, elle travaille au Théâtre des Champs-Élysées dans le cadre d’un programme dédié à la découverte de l’opéra, notamment auprès des enfants sourds. Elle y est devenue référente LSF.

Deux moments forts restent gravés dans sa mémoire.

Mi-novembre 2025, la chance la porte sur la scène de l’Accor Arena de Bercy. Seule, sous une fumée bleutée, elle interprète en chansigne Les bords de la mer de Julien Doré. Un instant suspendu, presque irréel. Cette expérience n’aurait pas été possible sans l’association belge Musik’en Signes, dont les interprètes sourds et entendants ont rendu le concert accessible à un public mixte.

Autre expérience créative : avec Accès Culture, elle participe au spectacle Lili Boulanger, sa fulgurance de vie, en binôme avec Aurore Corominas. Conçu comme un récital mêlant poèmes et chansons, le spectacle comprend aussi deux moments purement musicaux : piano et violon seuls. Elle choisit de traduire ces passages en Visual Vernacular (abrégé et signé « VV »), en épousant le rythme et les intentions musicales. Le silence devient mouvement.

Au fait, cette fameuse énergie ?
Elle plaide coupable : « Je suis très, très speed. Pas seulement en langue des signes : je suis rapide dans ma manière de penser, ma manière de marcher, tout est rapide, même manger. Aujourd’hui, j’ai trois métiers, et ce sont ces trois métiers qui me permettent de bien dormir et de m’épanouir. Le matin, je me réveille, je suis bien. J’ai compris que la vie, c’était apprendre. » 

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Portrait de Christelle Pépin traduit en langue des signes française (LSF) par l’Agence Vice & Versa :

xavier héraud