Camille Hirigoyen
Elle nous a donné rendez-vous dans l’Est parisien, mais c’est dans l’Ouest de la France que Camille Hirigoyen passe son enfance et qu’elle fait ses études, à La Rochelle, puis à Bordeaux, où elle part après avoir obtenu un bac en histoire de l’art. Dans la cité girondine, elle continue ses études en histoire de l’art et obtient une licence d’art contemporain. Elle enchaîne avec une licence d’ethnologie. Puis, après avoir rencontré son compagnon, qui était journaliste à Paris, elle monte à la capitale, où elle s’inscrit à une licence de linguistique. Devenir interprète en langue des signes ne faisait pas encore partie de ses projets.
« Une troisième licence, j’aime bien la licence ! », plaisante-t-elle. « Et après, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête les licences. »
Elle s’inscrit enfin à un master d’ethnolinguistique.
Dans le cadre de ses études, la Rochelaise s’intéresse ensuite au paralinguistique.
« Il y avait un rapport, très certainement, avec la langue des signes, parce que la langue des signes me trotte dans la tête depuis que je suis petite. Je ne sais pas pourquoi. Je suis d’une famille de musiciens, il n’y a rien à voir avec la langue des signes ou la surdité. Mais j’ai toujours aimé. J’ai dû voir Emmanuelle Laborit recevoir son Molière pour Les Enfants du silence. »
Elle apprend donc la LSF grâce à des cours du soir. La journée, elle travaille comme serveuse dans des bars et des restaurants.
« Et là, dans la communauté sourde, on m’a dit : “Il faut des interprètes, donc tu arrêtes tout de suite, tu vas devenir interprète.” »
Elle suit ce conseil et s’inscrit à l’ESIT (École supérieure d’interprètes et de traducteurs) , qui lui décerne son diplôme en 2009.
Elle commence comme salariée à l’ARIS, où elle reste dix ans. Lorsque l’entreprise ferme ses portes, elle se lance dans la visio-interprétation chez Rogervoice et commence à travailler pour l’Agence i LSF. Deux activités qu’elle poursuit à ce jour, avec des missions pour l’association Empreintes.
Que lui apporte aujourd’hui la LSF ?
« Ça me plaît beaucoup. Parce que j’ai l’impression d’être une petite souris et d’aller dans plein d’endroits auxquels on n’a pas forcément accès. On rencontre des gens, des situations, des métiers. C’est très divers, et c’est ça qui est chouette. C’est toujours des gens différents, des situations différentes, des lieux différents, des endroits incroyables dans lesquels on rentre. »
Elle apprécie de travailler dans le domaine de l’histoire de l’art — l’une des trois licences qu’elle a passées —, en archéologie et dans la musique.
« Je travaille depuis deux ans avec la Philharmonie pour essayer de faire en sorte que les sourds aient accès à la musique. C’est la Philharmonie qui m’a appelée, en sachant que j’avais fait pas mal de musique et que j’étais interprète en langue des signes, et ils voulaient mixer les deux. Donc, on a monté des projets d’ateliers pour que les sourds fassent de la musique et jouent ensemble. C’est assez barjot. »
Elle poursuit : « C’est merveilleux de voir que le son, c’est une infime partie de la musique. Parce qu’il se passe plein d’autres choses. Moi, j’ai grandi dedans, en ayant une famille de musiciens, et la musique me touche énormément. Et je me dis que c’est quand même dommage que les sourds n’aient pas accès à ça. Ils ont accès à plein d’autres choses, mais pas à ça. Et en fait, avec ces ateliers, on s’aperçoit qu’il y a certaines vibrations qui les touchent beaucoup et qui les émeuvent. Ils arrivent à jouer ensemble. »
Ce projet constitue l’un des moments les plus marquants de sa carrière. Elle reconnaît être moins à l’aise, en revanche, lors de missions qui impliquent des conflits familiaux entre parents et enfants.
« Plus c’est intime, plus je trouve ça dur à traduire. L’ Assemblée générale d’une multinationale, par exemple, l’enjeu n’est pas le même. »
Comme signe préféré, elle cite celui de rencontre : « Et puis après, l’expression du visage peut en dire beaucoup sur la rencontre. Elle t’a plu, elle ne t’a pas plu. »
En dehors du travail, cette mère de trois garçons confie juste « aimer s’asseoir et regarder les gens. Les gens sont une bonne source d’inspiration, ils sont étonnants. »
On s’attendait à ce qu’elle parle de musique, mais elle affirme que dans ce domaine-là, elle est « plutôt mauvaise », même si elle en a fait par le passé. Deux de ses fils ont pris la relève : l’un fait du cor d’harmonie, l’autre de la trompette. Le troisième, à 6 ans, est encore trop petit. Elle aime aussi les musées et se balader dans Paris.
Des activités finalement bien sages, alors qu’une collègue nous l’a affirmé : lors des soirées, Camille ne serait pas la dernière à mettre l’ambiance. Confirme-t-elle ? « C’est quoi cette réputation ? », s’exclame-t-elle (sans démentir).
Elle le concède ensuite volontiers : « J’aime bien sortir. Je suis un peu on-off. Quand je sors, je sors. Et puis sinon, ce côté fêtarde… oui, je me dis souvent que demain, c’est loin. On a le temps. J’aime bien avoir le temps de profiter. »
Se voit-elle faire ce métier toute sa vie ? « Ce métier, on n’en fait pas le tour et on n’en fera jamais le tour, vu qu’on cherche toujours à être plus précis, plus juste. À chaque fois qu’on voit un collègue, on se dit : tiens, c’est bien ce qu’il fait. Dès qu’on voit un·e sourd·e, on se dit : wow, c’est merveilleux. On apprend sans cesse. Si mon corps et ma tête tiennent, je n’arrêterai pas. »
Elle, qui se décrit à plusieurs reprises comme fidèle, en amour ou en amitié, semble l’être aussi pour son métier.
