Jérome Bourgeois
D’habitude, Jérôme préfère se rendre au travail à vélo, mais cette fois-ci, il a pris le RER. La Défense n’est effectivement pas le lieu le plus adapté aux deux-roues. Attablé devant un café, il déroule le fil de sa vie et de son parcours professionnel qui l’ont amené à devenir interprète en langue des signes (LSF).
Il naît et grandit en banlieue parisienne. Ses parents, sourds, furent des acteurs du « Réveil Sourd » à Paris dans les années 70. Son père, Christian Bourgeois, a notamment co-fondé l’Académie de la langue des signes française et en fut le premier président. Jérôme baigne donc très jeune dans un environnement fortement militant, pour la reconnaissance et la valorisation de la culture sourde, de la langue des signes et de l’accès aux droits.
Comme beaucoup d’enfants CODA (Child of Deaf Adult – enfant entendant de parents sourds), il interprète dès son plus jeune âge, en particulier pour sa mère, née en ex-Yougoslavie, émigrée à l’âge de 18 ans : « J’ai été très rapidement confronté à des problématiques d’adultes : traduction de courriers administratifs, rendez-vous à la banque, chez le médecin, à la Sécurité sociale, à la CAF, à l’ANPE… Et aussi aux événements intrafamiliaux : baptêmes, mariages, enterrements. » Il traduit aussi souvent le journal télévisé. Cela confine parfois à l’absurde, ajoute-t-il, quand sa mère lui demande de traduire Rabbi Jacob, avec Louis de Funès, « un acteur très caricatural, gestuel, visuel, qui n’a pas besoin d’être traduit ».
Lorsque la question de son avenir se pose, sa mère a une idée bien précise : « Tu devrais être interprète, c’est évident. » Lui ne partage pas son avis : « Si être interprète, c’était traduire ce qui passe à la télé, traduire toutes les galères que les gens traversent — de ma famille, des amis, même de gens que je ne connais pas —, rentrer dans leur intimité, leurs problèmes humains… pour moi, c’était hors de question. C’était déjà suffisamment lourd à gérer en tant qu’enfant de personnes sourdes. »
Avait-il autre chose en tête ? « Oui, être heureux. Je savais déjà, sans savoir quel métier je voulais faire, que le travail ne devait pas être une contrainte de la vie. Et cette dimension-là, je la trouvais pénible. »
Il s’intéresse alors à la photo, dans les pas de son père, souvent appareil en bandoulière lors de ses déplacements militants dans le monde entier. Celui-ci l’encourage, tout en le prévenant : les pellicules, ça coûte cher. Jérôme se forme en autodidacte et pratique en amateur… pour l’instant.
Pour ses études, il se lance dans un cursus de sociologie. Et se « fâche avec Bourdieu ». À travers ses livres. « Je n’étais pas du tout d’accord avec le déterminisme social. J’en veux pour preuve que j’accédais aux études supérieures alors que mes parents étaient diplômés d’un CAP. »
Il valide son DEUG sans grande conviction, puis bifurque vers des études courtes en communication d’entreprise. Il travaille ensuite en régie publicitaire pour TF1, puis pour l’agence de pub TBWA\Corporate. Lassé de cet environnement et du rythme de vie qui va avec, il se lance dans la photo professionnelle.
Un ami, cofondateur du fanzine L’ABCDR du son, consacré au rap et aux cultures urbaines, lui propose de l’accompagner pour illustrer les articles. « C’est comme ça que j’ai rencontré plein de figures du rap français et international, et que j’ai pu constituer mon portfolio pour me sentir plus légitime en tant que portraitiste et photographe d’événements », raconte Jérôme. Cela lui ouvre les portes des agences d’événementiel et de projets, dans le monde corporate comme dans celui de l’art contemporain. Il sera même publié dans plusieurs ouvrages de référence, mais sans formation académique ni mentor, il finit par se sentir « limité dans [ses] capacités, dans [ses] envies de [se] développer ». Il a alors 30 ans.
C’est à ce moment-là qu’un contact lui propose de réfléchir à la stratégie de communication d’une petite association de personnes sourdes, l’ARIS. En travaillant sur le sujet, il a l’opportunité d’apercevoir le travail des interprètes de l’association. Cela pique sa curiosité : « Je me rends compte que ce n’est pas du tout ce que je faisais, moi, interprète de famille. Il y avait vraiment une posture professionnelle, une distance avec les personnes concernées qui était naturelle et qui permettait aussi une plus grande liberté de mouvement et de gestion de la situation de la part de l’interprète. »
Il demande comment devenir interprète. « On me répond : ce n’est pas compliqué, il faut juste que tu aies un master d’interprète. » À l’époque, à Paris, deux options : SERAC à Paris-8 ou l’ESIT à Paris 3.
À SERAC, il y a les amis de son père. « C’est là que Bourdieu revient dans la boucle : j’ai pris conscience que j’avais ce patrimoine culturel qui me permettait d’accéder à ce métier-là assez facilement, puisque j’avais la langue, la culture, j’avais le réseau et le nom de mon père. » Il préfère éviter la dimension émotionnelle et, par extension, familiale, et choisit l’ESIT. Après avoir validé une VAE, il entre directement en M2 et sort diplômé en 2012.
Il commence à travailler en tant qu’interprète à l’ARIS. Il la quitte en 2015 et rejoint un institut sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En parallèle, il exerce en indépendant, notamment à la la télévision où il interprète des journaux télévisés et collabore régulièrement avec l’Agence i LSF depuis deux ans.
Il travaille également de et vers l’anglais (3e langue) et vient de valider une certification à l’interprétariat en signes internationaux : « Pouvoir travailler sur ces combinaisons linguistiques, ça m’intéresse beaucoup. »
Lui qui ne voulait pas d’un métier pénible trouve finalement son compte dans l’interprétariat : « Tous les jours, c’est différent. Aujourd’hui à La Défense, demain ailleurs, d’un plateau télé à une réunion dans la même journée. C’est cette diversité, cette richesse qu’offre ce métier que j’ai trouvée et que j’aime. »
Parmi ses souvenirs marquants, il y a la scène principale de Solidays. Pour la première fois, il se trouve face à 50 000 personnes pour interpréter l’hommage aux bénévoles : « C’est électrisant, je comprends les artistes qui sont galvanisés par l’énergie de leur public. »
Jérome se souvient aussi d’avoir interprété pour i LSF le discours de campagne d’Emmanuel Macron en 2017 : « Parce que c’est notre projet ! » . « Il est complètement habité. J’incarne le discours et je suis aussi exalté que lui, mais en langue des signes, donc c’est très visuel. C’est devenu un mème sur Internet, qui a fait des millions de vues avec une musique un peu disco-funk. Il y a un montage où je suis avec des spotlights, une musique un peu entraînante et le commentaire “wow l’interprète, il est chaud !”. »
En dehors du travail, ce père de deux enfants pratique l’escalade avec son aîné de 12 ans. Sa belle-famille vivant en Bretagne, il s’y rend souvent et se jette à l’eau, quelle que soit la saison, pour se baigner ou surfer.
La photo reste enfin une passion, même s’il a moins de temps pour s’y consacrer. Un projet démarré en 2012 lui tient particulièrement à cœur : « Après, Après ». Inspiré de cette phrase souvent adressée aux personnes sourdes — « je t’expliquerai après » —, le projet confronte deux portraits d’une même personne : l’un montrant la réaction immédiate, l’autre ce que la personne a réellement ressenti.
Une autre manière de traduire, finalement, mais cette fois-ci via l’art.

