Sandra Bouquerel
Sandra Bouquerel nous a donné rendez-vous devant le 103, avenue des Champs-Élysées. L’immeuble, propriété de LVMH, est aujourd’hui recouvert d’une immense malle Louis Vuitton, mais il a abrité il y a quelques années la banque HSBC, où elle a longtemps travaillé. Un symbole de sa vie, avant qu’elle devienne interprète en langue des signes française (LSF).
Sandra a grandi dans le Val-de-Marne. Elle est la troisième de quatre filles. Ses parents venant de Guadeloupe, elle fait beaucoup d’allers-retours aux Antilles, qui restent pour elle encore maintenant une « destination de vacances ».
Après un bac scientifique (bac C à l’époque), elle s’inscrit en prépa d’école d’ingénieurs. En deuxième année, elle se réoriente vers un DUT informatique. À l’issue d’une autre formation universitaire, elle obtient le titre d’ingénieur-maître en informatique. Après une alternance au GAN, dans l’assurance, elle débute sa carrière dans la banque, à la Banque Hervet, à Neuilly-sur-Seine. L’établissement est ensuite racheté par le CCF, installé au 103 avenue des Champs-Élysées (le fameux immeuble), lui-même repris par HSBC, devenu HSBC France. Elle obtient une mobilité interne et rejoint les Champs-Élysées, où elle occupe un poste en finance de marché. Elle restera au total 17 ans dans le groupe.
Fin 2016, l’entreprise annonce la mise en place d’un plan de départs volontaires. Le plan permet à celles et ceux qui veulent partir de financer une formation diplômante pour un autre métier. Elle envisage alors de devenir interprète. Un choix lié à un événement important de sa vie.
« À sa naissance, la fille de ma sœur aînée a eu de gros problèmes de santé, qui ont entraîné un retard dans son développement, mental et, entre autres, auditif, raconte-t-elle avec émotion. Quand ses problèmes se sont stabilisés, il a fallu communiquer. Dans la structure où elle était, le personnel signait. Et donc la famille était invitée le samedi à participer à une initiation à la langue des signes. C’est comme ça que j’ai découvert la LSF. Par nécessité, mais une nécessité formidable. »
Un petit déclic se produit : « Quand je faisais l’initiation, je me disais que j’aimerais bien en apprendre plus. J’ai toujours eu du mal avec les langues orales, l’anglais et l’allemand. Cette langue en revanche me parlait… le fait de bouger son corps, les situations diverses. »
Quelques années plus tard, lorsqu’elle envisage de quitter son entreprise, elle pense naturellement à la LSF. Mais pour bénéficier du plan, il faut définir un projet professionnel. Les options sont restreintes. « Avec la langue des signes, si tu veux faire un métier, tu as le choix entre interprète ou… interprète. Tu n’as pas beaucoup d’autres possibilités. »
Ne connaissant pas le milieu, elle contacte des professionnels. « Je les ai appelés pour qu’ils me parlent de leur métier, de leur parcours. Et je me suis dit : oui, ça me plaît. »
Sandra quitte la banque fin août 2017. Début septembre, elle entame une formation intensive en LSF. Reste à lever ses freins psychologiques. « Pendant longtemps, je me suis dit que je voulais devenir interprète mais que j’étais informaticienne. Je me disais que si ça ne marchait pas, je pourrais toujours redevenir informaticienne. En réalité, c’était comme un boulet aux pieds. Donc à un moment, je me suis dit : donne-toi toutes les chances de devenir interprète et puis on verra. »
Elle affine sa pratique par du bénévolat au centre de formation, suit un DU de préparation à la LSF et se rend une semaine par mois à l’université.
En 2019, se sentant enfin prête, elle postule à Paris VIII. Elle est prise et elle obtient son diplôme deux ans et une pandémie plus tard. Les débuts sont difficiles : « Je ne me sentais vraiment pas prête. Ça a été compliqué, plus au niveau de la langue que du positionnement. »
Sandra commence par de la visio-interprétation, mais ça ne se passe pas très bien. « Et là je me suis dit : arrête de courir comme un poulet sans tête, prends ton temps. »
Avec les encouragements de son époux, elle marque une pause, pour reprendre un peu son souffle et absorber tous les changements des deux ou trois dernières années. Puis elle repart bon an, mal an au début de l’année suivante, avec un mi-temps à l’Institut pour jeunes sourds Baguer d’Asnières-sur-Seine. Et développe petit à petit son activité d’indépendante à côté.
Un an plus tard, elle devient pleinement freelance, un statut qui lui procure une liberté précieuse. Elle rejoint notamment l’équipe de l’Agence i LSF fin 2023.
Au fil du temps, les doutes concernant son nouveau métier se lèvent. Elle apprécie particulièrement le travail en binôme. « Même sur des missions où tu es seule, tu peux quand même en discuter avec une collègue avec qui tu as des affinités, précise-t-elle. Il y a une vraie cohésion. Tu fais partie de quelque chose. »
Parmi ses missions favorites : les formations. « On y apprend plein de choses. Et à force de refaire certaines d’entre elles, tu peux retravailler ta façon de passer le sens. C’est une forme d’auto-évaluation. »
Elle confie par contre qu’elle est moins attirée par le médical et le juridique.
« Le médical, ça peut être compliqué émotionnellement. Je ne suis pas prête. C’est un de mes challenges, mais je ne veux pas forcer les choses non plus. »
Elle garde malgré tout un souvenir marquant d’une prestation à l’hôpital, lors d’une coronarographie : « La patiente était une dame éthiopienne, elle était très stressée. J’étais avec elle avant qu’elle aille au bloc, pour qu’on lui explique ce qui allait se passer. Quand elle est partie au bloc, vu qu’il restait du temps pour la prestation, je suis restée dans le coin, au cas où. » Quelques instants plus tard, on vient chercher Sandra. La patiente est très angoissée et le personnel soignant a besoin de communiquer avec elle pour la rassurer. « Je suis rentrée dans le bloc et finalement je lui ai juste tenu la main. Au niveau de l’interprétation, je n’ai presque rien fait, mais sur le plan humain et émotionnel, ça m’a touchée. Je me suis sentie utile. »
Son apprentissage de la LSF a ajouté une dimension supplémentaire dans sa relation avec sa nièce. « On s’appelle en visio, on signe. Je vois que ça l’émeut, et moi aussi. » Elle refuse cependant d’intervenir professionnellement dans les lieux fréquentés par sa nièce, par respect pour leurs espaces respectifs.
En dehors du travail, Sandra est très sportive : capoeira, zumba, yoga, aujourd’hui musculation. Cette « touche-à-tout » revendiquée pratique aussi le tricot et la couture.
En conclusion, elle revient sur son parcours : « Aujourd’hui, je me nourris de tout ce que je vis grâce à mon métier d’interprète. Je ne dirais pas que c’était mieux avant. Ce n’est pas un changement, c’est une évolution. Il y a quelque chose en plus, une cerise sur le gâteau, qui fait que je suis épanouie et que j’aime mon métier. Aujourd’hui, je peux le dire : je suis interprète. »

