Maurine Barret
« Je raterais mes études de médecine mille fois s’il le fallait juste pour pouvoir faire ce métier. » Pas de doute, être interprète en langue des signes française (LSF) est un métier-passion pour Maurine.
Pourtant, cette native de Strasbourg, ayant grandi dans le Pas de Calais, près de la Côte d’Opale, se destinait plutôt à une carrière scientifique.« J’ai commencé par des études de médecine à Lille, mais ça n’a pas marché. Il a fallu faire autre chose. » N’ayant pas d’envie particulière, elle souhaite apprendre la langue des signes, sans autre raison que celle d’apprendre la langue elle-même. « J’ai découvert qu’il y avait un master à Lille. Mais j’avais besoin de changer de ville, donc je suis partie faire une licence de linguistique à Rouen. »
C’est là que le déclic se produit : « Dans mes cours, il y avait une étudiante sourde avec nous, en licence. Et donc, il y avait des interprètes qui venaient traduire les cours. Et c’est là que j’ai eu un coup de cœur. En parallèle j’ai commencé à apprendre la LSF et je me suis dit “pourquoi pas devenir interprète ?” »
Pour son master, elle décide de tenter l’ESIT, à Paris. Elle n’est pas admise et effectue donc un M1 à Paris 8. L’année suivante, elle est acceptée à l’ESIT, où elle reprend le M1 avant d’enchaîner avec le M2. Entre-temps, elle s’est installée dans l’Oise avec celui qui deviendra son mari et effectue chaque jour les allers-retours entre l’Oise et la capitale. Elle obtient son diplôme en 2019.
Les études ne sont pas simples. « Les études ont été très dures parce que c’est un métier très visuel, où on est regardé, épié, critiqué. Je suis quelqu’un d’extrêmement timide à la base. Je n’aime pas qu’on me regarde, ou être le centre de l’attention. »
Mais à mesure qu’elle découvre la réalité du métier à travers les stages, les choses s’améliorent : « Le fait de rencontrer des vrais interprètes, être sur le terrain, voir des sourds, voir des professionnels, ça m’a beaucoup aidé. »
Au moment où Maurine commence sa vie professionnelle, elle est déjà maman d’une petite fille de 3 ans. Après trois années passées à faire les allers-retours entre l’Oise et Paris, elle est épuisée. Elle aurait aimé rejoindre une entreprise parisienne, mais choisit finalement de se lancer en indépendante dans l’Oise, où les interprètes sont peu nombreux.
« Au début, j’ai beaucoup fonctionné par le réseau, se souvient-elle. Les collègues que j’avais rencontrées en étant stagiaire me contactaient pour du dépannage, du remplacement de dernière minute, ou des prestations sympas sur lesquelles elles m’emmenaient. » Cela la conduit souvent à Paris, mais, précise-t-elle, « ce n’était pas du 35 heures par semaine, donc c’était jouable ».
Petit à petit, elle développe une clientèle locale. Elle effectue beaucoup de missions ponctuelles, notamment pour un institut accueillant des jeunes sourds. Elle intervient également régulièrement dans le secteur police-justice. Ce dernier lui tient particulièrement à cœur : « Même s’il y a beaucoup de collègues qui n’en font pas, pour moi, c’est le cœur de métier. Parce que si on n’est pas là dans ces moments-là, comment les sourds peuvent avoir accès à la justice ? »
Elle illustre son propos : « Quand une famille se déchire, lorsqu’on prend des décisions qui bouleversent la vie d’enfants, ou encore quand de jeunes filles ayant subi des violences cherchent à obtenir justice, il est essentiel que des interprètes comme nous soient présents. Sans cela, les personnes sourdes ne peuvent pas exercer pleinement leurs droits. Trop de fois je suis tombée sur des affaires où avant de faire appel à des interprètes, on faisait appel à des personnes de la famille. Ce qui arrive encore. Sauf que c’est beaucoup trop compliqué. »
Comment se blinde-t-on lorsqu’on est confronté à des situations parfois très difficiles ? « Je ne sais pas comment je fais, reconnaît-elle. En réalité, c’est comme si le sentiment d’être vraiment tellement utile prenait le dessus sur ça. Quand je rentre chez moi, je laisse tout à la porte. » Surtout lorsqu’on est maman et que l’on voit des enfants en souffrance, il est difficile de ne pas faire le parallèle avec ses propres enfants. Mais, ajoute-t-elle, « une fois que je referme la porte, ça ne peut pas rentrer chez moi et le fait de voir mes enfants derrière, c’est mon bonheur qui revient. Mais c’est vrai que ce n’est pas facile. »
Ce qu’elle aime dans son métier ? « C’est le fait de jamais faire la même chose » et « d’aller dans beaucoup d’endroits auxquels on n’aurait pas accès normalement. » Elle n’a pas vraiment de réponse lorsqu’on lui demande de raconter quelques anecdotes : « Les anecdotes, tu les oublies parce que tu vis tellement de choses qui sortent de l’ordinaire… »
En dehors du travail, elle pratique la couture, même si elle a désormais moins de temps à y consacrer, et surtout le sport, en particulier la course à pied. Elle participe notamment à des semi-marathons et aimerait s’essayer à l’escalade à la rentrée.
Se voit-elle rester interprète toute sa vie ? « Quand j’étais étudiante, les profs disaient tout le temps que ce n’est pas un métier dans lequel on vieillit, qu’il n’y a pas de vieille interprète. Aujourd’hui, je ne suis pas forcément d’accord avec ça. Moi, je me vois faire ça toute ma vie. J’ai plein de passions dans la vie. Il y a beaucoup d’autres métiers que j’aimerais essayer, mais sans jamais, jamais, lâcher l’interprétation. Je me réveille tous les matins en me disant « quelle chance j’ai d’avoir cette vie ».
Pourquoi changer ? « Non, je ne pourrais pas. »

