Mathilde Roulland

Fille de militaire, Mathilde a beaucoup déménagé pendant son enfance. Née à Niort, elle a vécu à Mont-de-Marsan, à Bitche puis en Charente-Maritime, où ses parents ont acheté un bar lorsque son père a pris sa retraite.

Après le lycée, elle part à Poitiers pour suivre une licence de sciences du langage avec une spécialisation en langue des signes française (LSF). Elle obtient son diplôme en 2015. Ne se sentant pas encore prête à intégrer un master, elle effectue une nouvelle troisième année de licence à Rouen. En 2016, elle intègre le master de l’ESIT, dont elle sort diplômée en 2018.

Alors pourquoi la LSF et l’interprétation ? « Je n’avais pas du tout prévu de faire ça, reconnaît-elle. Je n’avais même jamais envisagé que je pourrais faire ce métier-là. Je ne connaissais ni les Sourds ni la langue des signes. Quand j’étais en première, le lycée avait organisé un rendez-vous avec des anciens élèves. Et il y avait une étudiante qui était en licence de langues à la fac de Poitiers. »

À cette occasion, elle découvre l’existence d’une licence de sciences du langage avec « parcours langue des signes », créée deux ans plus tôt à l’université de Poitiers. « Je me suis dit : “Pourquoi pas ?” ». Pourtant, à l’époque, Mathilde s’imagine plutôt intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles, avec l’objectif de devenir chargée de relations publiques dans un théâtre. Mais la « mentalité prépa » ne l’attire guère. La licence de sciences du langage et la LSF lui offrent alors l’occasion d’explorer une autre voie.

Après l’obtention de son diplôme, elle travaille quelque temps à Paris pour deux services d’interprétation, en renfort d’activité. Mais dès le mois d’août 2018, elle s’installe à Lyon. C’est là que débute véritablement sa vie professionnelle, au sein de l’Urapeda, une association qui accompagne les personnes sourdes dans leur insertion professionnelle. Elle y travaille à temps plein jusqu’en octobre 2019, avant de passer à mi-temps. Pour compléter son activité, elle intègre un collège bilingue lyonnais comme interprète. En parallèle, elle réalise quelques missions en indépendante, notamment pour un cabaret queer et féministe.

Puis arrive 2020 et la pandémie de Covid-19. Elle quitte l’Urapeda. Un service parisien la contacte alors pour lui proposer de rejoindre son équipe. Pendant plusieurs mois, elle effectue des allers-retours entre Lyon, où elle travaille toujours au collège, et Paris. En septembre 2021, elle s’installe à plein temps dans la capitale. Le service pour lequel elle travaille intervient dans des domaines très variés : social, hôpital, mais aussi politique.

Elle quitte ce poste en septembre 2024. Elle contacte alors L’Œil et la Main, émission de télévision bilingue (français et langue des signes française) diffusée sur France , et rejoint l’équipe, sans être employée à temps plein. Cette organisation lui permet de développer parallèlement son activité d’auto-entrepreneure. Depuis le début de l’année 2025, elle travaille également pour l’Agence i LSF.

Aujourd’hui, explique-t-elle, elle consacre davantage de temps à ses missions indépendantes. En septembre dernier, elle a également repris des études en master de recherche en traductologie à l’ESIT.

Elle aimerait pouvoir enseigner. Et puis, selon elle, « il y a des choses qu’il faut dynamiter dans la profession ». Elle développe : « Il y a beaucoup de choses qu’on sent sur le terrain en tant que professionnelle, de manière très empirique, mais je pense qu’il y a besoin de les valider scientifiquement. »

Parmi les souvenirs qu’elle raconte volontiers figure une anecdote qu’elle qualifie elle-même de « lunaire », lors d’un rendez-vous avec une assistante sociale. « Ce monsieur arrive, il porte son sac à dos un peu en kangourou, devant lui. Le rendez-vous commence. Je suis aux côtés de l’assistante sociale, face au monsieur qui avait des lunettes de soleil alors qu’on était en hiver et qu’il ne faisait pas beau.

Il dit : “Madame, j’ai trouvé la solution. Comme je suis trop beau, les gens me regardent. Je mets des lunettes de soleil, déjà, ça va mieux. Les gens me regardent un peu moins, mais ça reste compliqué au quotidien. Je me fais quand même beaucoup embêter.”

— Oui, c’est vrai que ce n’est pas facile d’être persécuté.

— Il y a les lunettes, effectivement, mais j’ai trouvé une autre solution.

— Partagez-nous votre secret.”

Pendant qu’il raconte, Mathilde le voit ouvrir son sac et plonger la main pour chercher quelque chose. “Je pense à un mouchoir”, dit l’interprète. Erreur. Car le monsieur lance fièrement : “J’ai trouvé la solution, ce n’est pas compliqué. Quand les gens me regardent trop, je leur jette des citrons.”

“Et là, effectivement, il sort un citron. Donc je me retrouve à traduire : ‘Je suis trop beau, je jette des citrons sur les gens comme ça ils me laissent tranquille.’ Je sens l’assistante sociale à côté de moi qui se retourne et qui me regarde, l’air de dire : ‘Vous êtes folle, madame, vous avez un souci.’ Ce qui m’a sauvée, c’est que le monsieur avait un citron dans la main.” »

Une anecdote représentative des moments cocasses auxquels on peut être confronté·e dans le métier.

Dans un autre registre, elle a également accompagné un couple lors de la naissance de leurs trois enfants. Elle a été touchée par « la confiance que ce couple lui a faite à l’un des moments les plus intimes de la vie »… et cela à trois reprises. « J’ai les faire-part de naissance sur mon frigo. À Noël, ils m’envoient des vœux avec la tête des enfants. »

Ce qui lui plaît dans le métier, c’est le « challenge intellectuel »« On apprend tout le temps, tant d’un point de vue des connaissances et de l’acquisition de savoirs que d’un point de vue humain. » Mais cette richesse a aussi son revers. « C’est ce que j’aime dans ce métier, mais c’est aussi ce qui me heurte le plus. Quand les gens vont bien, je suis bien, et quand les gens vont mal, vu que je suis comme une éponge, ça a un impact sur moi. »

Elle se souvient notamment de la première fois où elle a interprété l’annonce d’un licenciement. « J’avais 23 ans. J’ai dû dire à une dame : ‘Votre contrat va s’arrêter et on va entamer une procédure de licenciement.’ Je suis sortie du rendez-vous, j’avais l’impression d’avoir licencié la dame. Alors que je n’avais fait que traduire ce que disait son patron. »

Au final, glisse-t-elle : « Je ne me vois pas faire autre chose de ma vie qu’interprète. »

Et si elle avoue « faire partie de ces gens qui se définissent beaucoup par leur travail », elle cite quelques passions extra-professionnelles : les voyages et les tatouages. Sans oublier ses plantes vertes, même si elle reconnaît ne pas toujours leur accorder toute l’attention qu’elles méritent.

Elle apprécie particulièrement les voyages en Afrique — elle était au Kenya en début d’année — et garde un excellent souvenir de son périple en Asie centrale, notamment du « triptyque » Ouzbékistan-Kazakhstan-Kirghizstan. Cette ouverture sur le monde lui vient sans doute de son père. Enfant, elle l’écoutait raconter les rencontres qu’il avait faites au fil de ses missions à l’étranger.

Mathilde Roulland, interprète en langue des signes de l'Agence i LSF
Mathilde Roulland, interprète en langue des signes de l’Agence i LSF


Xavier Héraud

Bonus : découvre le nom-signe de Mathilde Roulland