Stéphanie Weis

XIVe arrondissement de Paris. Une grande fresque murale rend hommage aux films de Jacques Demy sur la façade sud de l’école Agnès-Varda, en face de la place qui porte le nom du cinéaste. C’est à deux pas de là, dans une brasserie, que Stéphanie, interprète en langue des signes (LSF) nous a donné rendez-vous.

Un lieu doublement important pour elle : c’est dans ce quartier qu’elle est née et qu’elle a grandi — « Je suis une Parisienne pure et dure. » Plus tard, c’est aussi dans cette brasserie qu’elle retrouvait sa mère pour prendre un café. Elles n’habitaient plus dans le quartier, où sa mère tenait une boutique dans une rue attenante.

À l’adolescence, elle quitte Paris pour Bourg-la-Reine, où elle vit toujours. « Je vivais non loin de l’institut des jeunes sourds. Et j’ai toujours croisé des sourds partout, là où j’allais faire mes courses ou me balader. Ça m’a intriguée. Donc la langue des signes a toujours été dans un coin de ma tête. »

Et puis cette curiosité se concrétise. Après le bac, elle, qui est attirée par l’étude des langues, fait une licence d’anglais. « Un jour à la pause, je discutais avec un camarade de classe. Tous les deux, on s’est dit qu’on adorerait apprendre la langue des signes. Je ne sais même plus comment c’est venu. On s’est dit : tiens, maintenant qu’on est étudiants, qu’on a du temps, on va s’inscrire à des cours du soir. »

Ils joignent le geste à la parole et, deux ans plus tard, se retrouvent sur les bancs de l’ESIT.

Stéphanie y suit deux années de prépa, puis deux années pour obtenir la maîtrise, qui deviendra ensuite un master. Pour elle, le choix du métier est avant tout dicté par son amour de la langue : « Ce qui m’a intéressée, c’est la structure de la langue même, visio-spatiale. Ça me passionnait de me demander comment on arrivait à structurer une langue dans l’espace. »

Après sa maîtrise, en 2005, elle travaille cinq ans au SSEFS Laurent Clerc, en Seine-et-Marne (aujourd’hui Dispositif surdité Nord 77), où elle traduit presque exclusivement des cours au collège et au lycée.

Alors jeune mère, lassée par les allers-retours quotidiens en RER, elle décide de chercher un emploi plus près de chez elle et trouve presque aussitôt un poste à l’IJS de Bourg-la-Reine. C’était en 2010 et, seize ans plus tard, elle y exerce toujours.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, son travail lui permet de faire constamment des choses variées, indique-t-elle. Malgré cela, il y a une dizaine d’années, elle songe à une reconversion, « pour tenter autre chose ». Elle se lance alors dans une formation à distance, en parallèle de son travail, pour devenir psychologue. « Il y a peu de psys qui signent en direct avec les sourds. Et à l’époque je traduisais beaucoup pour une collègue psy et ça me passionnait. Et il y a plein de tests pour les sourds à réadapter parce que souvent, ils ne sont pas du tout adaptés aux jeunes sourds. »

Elle passe sa licence avec succès. Mais elle se retrouve dans l’incapacité de poursuivre, car cela aurait nécessité de quitter temporairement son emploi, ce qui n’était pas possible. Sans regret ? « Non, j’aurais aimé continuer, mais ça n’est pas grave. J’adore mon métier. »

Quelque temps plus tard, elle passe un CAP couture. « J’avais besoin de faire autre chose de mes mains. »Depuis, elle en a fait son passe-temps préféré. « Je n’en ferai rien professionnellement, c’est juste quelque chose qui se rajoute un peu comme ça. »

À défaut d’exercer un autre métier, elle finit par diversifier le sien. Il y a trois ans, elle se lance comme indépendante, en complément de son emploi. « Mes enfants sont devenus grands, je me suis dit : je peux enfin m’autoriser à faire autre chose parce que j’avais du temps et je pouvais le faire. »

Ayant rencontré Stéphane Barrère, fondateur de l’Agence i LSF, lors de ses début à l’IJS, elle rejoint son équipe et effectue des missions sur son temps libre, le soir ou le week-end. Cela lui permet notamment de faire de nombreuses rencontres avec des collègues. « J’entendais parler des gens, mais je ne les voyais pas. Et là, maintenant, j’arrive vraiment à les rencontrer, à savoir qui c’est, à enfin pouvoir travailler avec eux. Et ça, c’est un vrai plaisir. » Elle exerce aussi de temps à autre à son propre compte, dans son département, notamment avec les municipalités locales.

En presque vingt ans de métier, elle retient notamment « les situations de fou qu’on vit ». Elle cite une sensibilisation à l’apiculture, au cours de laquelle elle a dû traduire avec le costume complet — « on a quand même réussi à se faire comprendre ! » — ou encore des missions avec des chevaux. « En théorie, traduire quelque chose sur ce sujet, c’est sympa, mais quand tu vas à côté du cheval et que tu es obligée de signer quelque chose, ça prend tout de suite une autre dimension. »

Elle retient aussi les fous rires, « qui ne sont pas évidents à gérer »« Ça m’est arrivé d’avoir un fou rire avec une collègue en pleine interprétation. Et là, il faut s’accrocher pour rester neutre et retrouver sa place. »

Elle parle également de ces missions où les interprètes sont parfois invités à servir de cobayes, comme lors d’un cours de maquillage.

Pour l’avenir, elle ne sait pas si elle pourra toujours continuer à exercer son métier à temps plein. « Je pense qu’à un moment ou un autre, il faudra que je diminue mon temps de travail et que je fasse autre chose parce que je pense qu’à terme, on vieillit et c’est vrai que je ne sais pas si je vais pouvoir travailler en tant qu’interprète à temps plein. Et je ne veux pas continuer si je sens que je baisse en qualité. »

Mais pour l’instant, ce n’est pas à l’ordre du jour. « J’ai trouvé un équilibre entre l’institutionnel et mes missions pour i LSF et ça me convient très bien. Je n’ai pas besoin de plus, là, pour l’instant. »

Pour ménager son corps, elle fait régulièrement appel à des praticiens de shiatsu ou d’autres disciplines comme l’étiopathie ou la kinésiologie. Et pour continuer à faire quelque chose de ses mains, elle coud, tricote, et fait aussi de la jonglerie, une spécialité qu’elle a apprise pendant sa licence d’anglais — et qui à l’époque, plaisante-t-elle, a rattrapé ses notes de grammaire !

Stéphanie Weis, interprète en langue des signes de l'Agence i LSF
Stéphanie Weis, interprète en langue des signes de l’Agence i LSF


Xavier Héraud

Bonus : découvre le nom-signe de Stéphanie Weis